dimanche 16 août 2026

Sur la tombe de Jacques Doriot a Mengen

Durant l'été 2026, je me suis rendu une nouvelle fois en Allemagne, un pays que j'aime bien. Comme toujours, la préparation du voyage commence par celle du camping-car, puis vient le tracé de l’itinéraire sur une bonne vieille carte Michelin, avec une règle immuable : pas d’autoroutes aussi bien en France qu'en Allemagne !

Au programme de ce voyage, quelques châteaux liés à la famille Hohenzollern, la visite de München en famille — avec, bien entendu, l’inévitable séance de shopping. Après tout, c’est la condition  pour que je puisse imposer mes propres détours historiques !

C’est ainsi que, malgré une météo assez chaude en journée mais agréablement fraîche durant la nuit, nous avons pris la route de Sigmaringen et de son célèbre château. Puis nous avons poursuivi notre itinéraire jusqu’à Mengen, où je souhaitais me rendre sur la tombe de Jacques Doriot

Pour Sigmaringen, j’ai garé le camping-car sur le parking d’un supermarché Aldi. C’est gratuit, pratique et surtout situé à seulement une dizaine de minutes à pied du centre historique et du château. 

Le château de Sigmaringen 

 

Le château de Sigmaringen où résidait Philippe Pétain et Pierre Laval appartient à la famille Hohenzollern

Le château de Sigmaringen a accueilli, entre septembre 1944 et avril 1945, une partie des principaux responsables de Vichy et surtout les dirigeants de la collaboration française réfugiés en Allemagne. Philippe Pétain est arrivé le 8 septembre et Pierre Laval le 9 septembre 1944. Ils sont accompagnés de leurs femmes mais aussi d'anciens ministres et secrétaires (Déat, Brinon, Darnand...). Près de 80 Français y résident tandis que plus d'un millier d'autres (1600 environ) logent en ville, des miliciens mais aussi des intellectuels, des journalistes. 
 
Vue sur le château de Sigmaringen côté cour

Louis-Ferdinand Céline décrit Sigmaringen dans son livre "D'un château l'autre"  :

"Nous là je dois dire l'endroit fut triste...touristes certainement ! mais spéciaux...trop de gales, trop peu de  pain et trop de R.A.F au dessus !...et l'armée Leclerc tout près...avançante...ses Sénégalais à coupe-coupe...pour nos têtes !" 

Rathaus Sigmaringen. La statue à l'angle de la mairie est le mémorial des soldats morts lors de la première et seconde guerre mondiale 
 
Jacques Doriot ne loge pas à Sigmaringen, mais plus au sud, au château de Mainau au bord du lac de Constance où il dirige le Comité de libération française
Le siège du "P.P.F" se trouvait au Schwabstraße 4 et celui du "R.N.P" au  Fürst-Wilhelm-Straße 23. Aucun de ces bâtiments n'a survécu à la démolition. Il existe une carte interactive sur la présence des Français, vous pouvez la consulter ici
 
Arrivée des Français à l'hôtel Löwen de Sigmaringen en septembre 1944. On y voit deux miliciens en uniforme.(Staatsarchiv Sigmaringen). Le docteur Destouche, Céline, y faisait ses consultations gratuitement.

 

Jacques Doriot en bref

Le 26 septembre 1898, Jacques Maurice Doriot naît à Bresles, dans l’Oise. Issu d’un milieu populaire, il devient ajusteur-monteur et syndicaliste et socialiste.

En 1917, il est mobilisé et envoyé sur le front avec le 264 Régiment d'Infanterie où il obtient la Croix de Guerre. Il est démobilisé en 1920, Doriot adhère au mouvement communiste et devient rapidement l’un de ses militants les plus actifs. Ses responsabilités au sein du Parti communiste français (PCF) l’amènent notamment à effectuer plusieurs séjours à Moscou, où il entretient des relations étroites avec l’Internationale communiste.

Jacques Doriot, socialiste, communiste, antifasciste

En 1924, il est élu député communiste de la Seine. Sept ans plus tard, en 1931, il devient maire de Saint-Denis. À cette époque, Doriot se présente encore comme un militant communiste et se montre ouvertement antifasciste. Mais ses relations avec la direction du PCF se détériorent progressivement. En 1934, il est finalement exclu du Parti communiste français.

Cette rupture marque un tournant majeur dans sa carrière politique. En 1936, après son abandon du communisme, Doriot fonde le Parti populaire français (PPF). Son discours évolue rapidement vers un anticommunisme radical

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Doriot est de nouveau mobilisé en 1940 et sert comme adjudant. La défaite française et l’armistice accélèrent cependant son engagement dans la collaboration.

En 1941, il participe à la création de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF). Il revêt alors l’uniforme allemand et part combattre sur le front de l’Est contre l’Union soviétique. Il revient en France en 1942, avant de repartir pour le front en 1943.

En janvier 1945, Jacques Doriot est nommé Waffen-Sturmbannführer der SS à titre honoraire. Malgré ce grade, il reste relativement à l’écart de la Division Charlemagne, avec laquelle il entretient des rapports complexes.

L'homme politique a ainsi rencontré Lénine, Trotski, Staline et Hitler. 

Le dernier voyage de Jacques Doriot

Jacques Doriot faisait régulièrement la navette entre le château de Mainau, l'hôtel Baier à Mengen  où était logée son épouse Madeleine Raffinot-Doriot et ses deux filles, et Sigmaringen.

l'Hôtel Baier de Mengen est situé Hauptstraße 10

Malgré les attaques des chasseurs Alliés, il prenait le risque de se déplacer en voiture de jour; lui-même était assis sur la banquette arrière et se faisait conduire par un chauffeur. C'est ainsi que les choses se seraient déroulées le matin du 22 février. 

Doriot quitta l'île de Mainau pour Sigmaringen vers 10 heures et se trouvait à 12 h 40 à quelques kilomètres seulement de Mengen, où il avait une entrevue avec Marcel Déat à l'hôtel Baier. La Mercedes à gazogène venait de quitter Menningen et se trouvait avant l’embranchement vers Ringgenbach, à environ 19 kilomètres de Mengen, lorsqu'un avion Allié volant à basse altitude surgit. La voiture est frappée de plein fouet. Le chauffeur, un allemand des Sudètes est grièvement blessé tandis que la secrétaire l'est plus légèrement. 

Doriot a été touché à quatre reprises ; une balle mortelle l’a atteint à la tempe gauche puis est ressorti par la joue, le coeur et le foie sont aussi touchés. Parmi les témoins oculaires qui se sont précipités depuis Menningen vers le lieu de l'accident figuraient le maire Eduard Boos et l'agriculteur Josef Zwick. La secrétaire n'a été blessée qu'à la main et a pu téléphoner à Sigmaringen, probablement depuis le presbytère du « Menninger Schlössle » (Wasserschloss de Menningen). 

Dans le rapport allemand daté du 23 février 1945, il est mentionné que l'attaque aérienne "Jabo -Angriff" a eu lieu vers 14 heures. L'annonce de la mort de Doriot est diffusée sur les ondes allemandes le 23 février, et reprise par les Anglais le jour-même.  

Jean-Herold Paquis écrit :

"Jacques Doriot méconnaissable. Les jambes presque détachées du corps, la poitrine, la tête comme un bloc de sang, avait fermé sa main sur la portière enfin ouverte, mais trop tard."  

Quels avions ? 

D’après les recherches de Joachim Streit, aucune activité des forces aériennes britanniques n’a été enregistrée dans le sud de l’Allemagne le 22 février. En revanche, "des Spitfire pilotés par des Français auraient décollé de Luxeuil-les-Bains". Ils faisaient probablement partie des forces qui, en collaboration avec les Américains dans le cadre de l’opération « Clarion », devaient paralyser le trafic dans le Reich allemand. Les gares de la région auraient été la cible des bombardiers et des P-47. Alors que la gare de Meßkirch a été entièrement détruite, les attaques contre Sigmaringen, Scheer et Mengen ont été interrompues en raison des conditions météorologiques. Les avions d'escorte avaient notamment pour mission d'attaquer chaque véhicule se trouvant dans leur secteur, c'est ce qu'on appelle un "sweep".

Article paru le 23 février 1945 

En consultant les archives du 22 février 1945, le No. 326 Squadron basé à Luxeuil a décollé à 9 h 00 du matin pour un "Sweep" dans le secteur Donaueschingen - Bâle - Fribourg. Les douze Spitfire ont attaqué tout ce qu'ils voyaient. Le problème est qu'ils sont rentrés à 10h 25 soit bien avant l'attaque sur la Mercedes. Et l'autre mission, la protection des bombardiers, a commencé à 13h10 soit après la mort de Doriot. L'autre Squadron de Luxeuil, le No.327, n'était pas en mission ce jour-là. 

Les P-47 Thunderbolt du Groupe de Chasse 1/4 "Navarre" opéraient ce jour-là sur Donaueschingen, Tuttlingen, qui n'est qu'à une vingtaine de kilomètres du lieu de l'attaque.

Le corps de Doriot à Mengen 

Le corps de Doriot est amené au Reiserstift de Mengen (situé Reiserstraße 16), c'est un Krankenhaus qui  accueillait des blessés en ce début 1945. Le corps est examiné par le docteur Hepp, médecin de Mengen.

L'hôpital de Mengen où a été amené le corps de Doriot juste après l'attaque aérienne. Il est transformé en hôpital militaire français dès la prise de la ville  

Doriot repose dans la chambre n° 12, les membres de sa famille vinrent lui rendre un dernier hommage. Trois jours plus tard eut lieu l'enterrement solennel, une chapelle ardente est dressée dans la salle de la mairiel'actuelle salle du conseil municipal.

La mairie de Mengen, à droite au premier plan, où est exposé le corps de Doriot avant son inhumation au cimetière de la ville. l'administration française s'y installe dès la prise de la ville 

Le cercueil de Doriot exposé au Rathaus 

Doriot est ensuite inhumé au cimetière de Mengen, dans les premières heures de l'après-midi, le 25 février 1945. Si beaucoup de personnalités françaises ont fait le déplacement depuis Sigmaringen, malgré l'activité aérienne, Pétain et Laval, ça n'étonnera personne, se sont abstenus d'assister aux obsèques.
 
Le cortège funèbre se déplace dans les rues de Mengen
 
Les obsèques de Jacques Doriot. Sa veste de Waffen-Sturmbannführer der SS repose sur le cercueil drapé du drapeau français. 

Le 22 avril 1945, la 1re Armée française du général Jean de Lattre de Tassigny entrent à Mengen sans combat majeur. Les civils attendent dans leurs caves, des mouchoirs blancs à la main. Certains se font dépouiller de leurs biens. Des soldats entrent dans le cimetière et saccagent la tombe du "grand Jacques". 

Le cimetière de Mengen

Grâce à Google Maps il est assez facile de trouver le cimetière, avec la vue satellite, il est encore plus facile de s'y garer, y compris en camping-car. 

L'entrée du cimetière de Mengen, je franchi le portillon sur la droite.

Je marche dans l'allée principale. La chapelle est sur ma gauche et je la dépasse. 

 

La tombe de Jacques Doriot

Dans les années 1950, un sculpteur de Mengen a restauré la tombe saccagée et l'a dotée d'une pierre tombale que l'on peut encore voir aujourd'hui. Le petit "menhir" est un classique des cimetières allemands. 

La fille de Jacques Doriot aurait proposé à la ville de Mengen de financer l'entretien de la tombe, mais cette offre aurait été refusée. 

En restant dans l'allée nous arrivons à la tombe, elle est à gauche, juste au bord.

 
N'hésitez pas à arroser les plantes si la météo est particulièrement chaude

La tombe de Jacques Doriot est simple, ce qui lui évite, peut-être, d'être détruite. Le haut de la Grabstein a été cassé.   

L'auteur de la pierre est un Allemand de Mengen, on lui pardonne aisément la faute d'orthographe

Une vue de l'arrière de la tombe, on remarque les dégâts fait à la pierre

Avis au bonnes âmes, le lettrage sur la tombe mérite un petit coup de peinture dorée

Voilà, une dernière photo avant de repartir. les plantes ont été arrosées. Des arrosoirs sont à disposition à quelques mètres, visible à gauche.

Mais encore

Le 16 avril 1945, seize chasseurs-bombardiers alliés larguent leurs bombes incendiaires sur un train de voyageurs qui était arrivé à Mengen. Seize civils sont tués, quarante sont blessés. Une croix est érigée au dessus de leur fosse dans le cimetière de Mengen.

Victimes civiles des attaques aériennes alliées

Il y a aussi la tombe de René Mesnard, un Français, né le 11 mars 1902. Socialiste puis communiste, syndicaliste il se rapproche du R.N.P et dirige le COSI puis part pour l'Allemagne avec sa maitresse avant d'être tué lors d'une attaque aérienne à proximité de la gare de Mengen, le 26 mars 1943.

René Mesnard, ici avec un Waffen SS, est enterré à Mengen

Je laisse la tombe derrière moi 

La journée touche à sa fin et je prends maintenant la direction d’Ulm, ou plus exactement d’Oberelchingen, où nous allons passer la nuit sur un parking bien calme et surtout idéalement situé.

Dormir à quelques pas du champ de bataille où le maréchal Ney remporta une victoire décisive lors de la bataille d’Elchingen, le 14 octobre 1805, est tout de même une expérience assez chouette. Après avoir suivi les traces de la Seconde Guerre mondiale à Sigmaringen et Mengen, me voici donc plongé dans l’histoire napoléonienne de la région d’Ulm, le temps d’une soirée et d'un resto au menu très allemand, les vacances. 


Plus d'infos 

 
Batailles n°34 La mort de Jacques Doriot

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